Le socle sur lequel repose la philosophie révolutionnaire moderne des droits de l’Homme est l’universalisme, tel qu’il a été formulé par l’école du droit naturel, dès le XVIe siècle. Mais les racines profondes de cet universalisme remontent très loin dans l’histoire. Leur origine se trouve dans la philosophie aristotélicienne (4èmesiècle av.J.C.), telle que comprise bien plus tard par les auteurs romains, notamment Cicéron (m. 46 ap.J.C.). Cicéron écrit dans le livre III de La République : « Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature universelle, immuable, éternelle, dont les ordres invitent au devoir, dont les prohibitions éloignent du mal…Cette loi ne saurait être contredite par une autre, ni rapportée en quelque partie, ni abrogée tout entière. Ni le sénat, ni le peuple, ne peuvent nous délier de l'obéissance à cette loi. Elle n'a pas besoin d'un nouvel interprète ou d'un organe nouveau. Elle ne sera pas autre dans Rome, autre dans Athènes ; elle ne sera pas demain autre qu'aujourd'hui : mais, dans toutes les nations et dans tous les temps, cette loi régnera toujours, une, éternelle, impérissable ; et le guide commun, le roi de toutes les créatures, Dieu même donne la naissance, la sanction et la publicité à cette loi, que l'homme ne peut méconnaître, sans se fuir lui-même, sans renier sa nature, …[1] » Dans ce texte, la raison et la nature, elles-mêmes universelles, constituent par conséquent le fondement de l’universalité du droit naturel. Le pas qui sera franchi par l’école moderne du droit naturel consiste à intégrer les droits de l’Homme (qui prendra alors une majuscule) dans cette catégorie du droit naturel. Un deuxième pas sera franchi par l’intégration de ces mêmes droits naturels dans un texte de droit positif supérieur et souverain : la Constitution. C’est cette synthèse entre le droit naturel, les droits de l’Homme et la Constitution qui donnera naissance à ce que nous appelons le constitutionnalisme. Cela est clair à travers les textes d’énonciation Juridique de ces droits, déjà en filigrane dans la Déclaration d’indépendance des Etats Généraux des dix-sept Provinces-Unies des Pays-Bas du 26 juillet 1581[2]. Plus tard, en 1776, les déclarations américaines de Virginie[3] et de Philadelphie[4] revendiquent des droits inaliénables accordés aux hommes par Dieu, à travers les lois de la nature. En septembre1789, le premier congrès américain adopta les 10 premiers amendements à la Constitution américaine (Articles 3 à 12), constituant ensemble le Bill of Rights. En France, l’Assemblée nationale constituante vote la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen en tant que prélude à la constitution. Cette déclaration ne garantit pas des droits pour les seuls Français, mais pour l’humanité, dès l’article premier. Il s’agit de l’Homme majusculaire, universel.
Malgré son émergence, sa croissance, son universalisation, qu’il ne faut pas confondre avec son universalité, les droits de l’Homme se heurtent incontestablement à un déclin farouche et destructeur. Ce déclin se révèle à travers deux modalités : tout d’abord, la critique théorique, celle des penseurs, ensuite l’expérience historique, révélée par la réalité des phénomènes sociaux et politiques dans leur évolution. Ces deux aspects seront évoqués simultanément au cours de mon exposé en réponse à trois questions.
Première question. Ce principe de l’universalisme pour une seule humanité a-t-il été respecté ? L’expérience historique a servi de tremplin à la critique théorique. En effet, constatant un décalage sidéral entre les principes énoncés et leur mise en application, les penseurs occidentaux ont mis en lumière le caractère illusoire des droits. L’universalité serait le masque d’un non-dit, comme l’ont affirmé Marx, Feuerbach ou Nietzsche. Dans le répertoire critique occidental, nous trouvons aussi bien des auteurs traditionalistes comme Edmond Burke, que des auteurs révolutionnaires comme Herbert Marcuse ou d’autres auteurs critiques tels que Marcel Gauchet, Samuel Moyn ou Jürgen Habermas. Par quel miracle, les droits de l’homme échapperaient-ils au déclin, alors que ce dernier atteint l’homme lui-même, comme l’écrivait, Günter Sanders, dans son livre de 1956 : L’Obsolescence de l’homme, Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle[5]. Nous vivons l’ère des machines, ayant perdu le statut de moyens, pour devenir des fins. Dans cet univers, dans lequel la liberté se dissout irrémédiablement, l’homme est consommé par ses propres productions, y compris ses productions médiatiques dont il est devenu l’esclave. L’homme unidimensionnel, fétichiste de la marchandise, victime de la société close, c’est ce qu’affirmait Herbert Marcuse. Dans cette société, il y a une déshumanisation[6]. Le problème crucial des droits de l’Homme, c’est, comme l’affirme Samuel Moyn[7], qu’ils sont incapables de résoudre la question de la justice sociale. Plus le discours des droits de l’Homme se développe, plus s’aggravent les inégalités dans la société libérale mondialisée. Les droits de l’Homme deviennent donc les complices du modèle capitaliste et de l’américanisation du monde.
Le déclin des droits de l’Homme se révèle également par l’effet des technologies nouvelles de l’information et de la communication qui, malgré le développement des performances qu’elles assurent à l’homme, engendrent des pathologies politiques contraires aux droits de l’Homme. Tout d’abord, les nouvelles technologies peuvent devenir des instruments de surveillance et de répression de l’État. Ensuite, elles développent un populisme dévastateur qui, au nom du peuple souverain hypostasié, détruit l’amour et la recherche de la liberté, en favorisant des modèles chaotiques et dictatoriaux de gouvernement, comme l’ont montré les travaux de Jolyon Ford[8], Gerald Neuman[9], Sergéi Guriev et Daniel Treisman[10] ou de Giulano Da Empoli[11]. Avec les nouvelles technologies de l’information, la politique peut virer au carnaval. Un carnaval fondé sur l’agrégation de peurs souvent fabriquées et manipulées par des ingénieurs informaticiens de la communication. Encore une fois, l’homme réel, instinctif primaire manipulé à l’instar des marionnettes, ne correspond nullement à l’homme rationnel des droits de l’Homme. La démocrature dont le concept a été largement appliqué au cas tunisien par nos collègues Hatem Mrad[12] ou Hatem Nafti[13], n’a pour souci essentiel ni la protection des droits de l’homme, ni celle de la démocratie, comme le révèle le dernier numéro de la Revue Tunisienne de Science Politique[14].
Deuxième question. L’invention des droits de l’homme constitue incontestablement une révolution politique et culturelle. Mais quel a été l’effet des révolutions des droits de l’Homme sur d’autres continents géographiques, culturels, religieux ou raciaux ? Réponse : l’humiliation, le mépris, la torture, le servage, le travail forcé, l’exploitation de l’homme, de la terre et des ressources, la clochardisation et parfois même l’anéantissement et l’extermination. Tout cela, au nom de slogans arbitraires et antihumains : « La destinée manifeste », slogan messianique inventé par John L. O’Sullivan et utilisée par les Américains partant à la conquête de l’ouest, et reprise aujourd’hui par la propagande de Donald Trump ; la « mission civilisatrice », à la manière d’Ernest Renan, Leroy-Beaulieu ou Jules Ferry ; le « fardeau de l’homme blanc », comme le clamait le poème de Rudyard Kipling soutenant la colonisation des Philippines par les Américains. Entre mille exemples : Quel a été l’effet de la révolution des droits de l’Homme américaine sur l’existence des Indiens d’Amérique du Nord ? La révolution de l’indépendance américaine, typiquement bourgeoise, reposait sur la spoliation des nations indiennes. Sans évoquer la dissolution physique des nations indiennes par la violence, nous pouvons rappeler le mépris de la déclaration d’indépendance américaine elle-même à l’égard des Indiens. En effet, il y est reproché au roi d’Angleterre d’avoir « excité parmi nous l’insurrection domestique et il a cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages, sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d’âge, de sexe, ni de conditions. » Que dire de la situation des populations noires africaines aux États-Unis, après la révolution de l’indépendance ? Pour avoir la réponse, nous n’avons qu’à consulter l’arrêt de 1857 de la Cour Suprême, Dred Scott c. Sanford, refusant le statut de citoyen à un noir réclamant son affranchissement, sur le fondement de la loi d’un État américain ayant supprimé l’esclavage. Voici les propres mots de la Cour Suprême dans cet arrêt : « …ces personnes ont de tout temps été considérées comme une catégorie subordonnée et inférieure d’êtres, qui avaient été assujettis par une race dominante et, qui, affranchis ou non, demeuraient sujets à l’autorité de cette dernière et qui n’avaient d’autres droits ou privilège que ce que les gouvernants et le gouvernement pouvaient choisir de leur accorder […]. De l’avis de la Cour, la législation, les traditions de l’époque et le langage utilisé dans la Déclaration d’indépendance montrent que, ni le groupe de personnes qui fut importé comme esclaves, ni leurs descendants, qu’ils fussent affranchis ou non, ne furent alors reconnus comme une partie du peuple, ni inclus comme tel à partir des termes généraux utilisés dans cet instrument mémorable »[15]. Dans ce même cadre, il convient de rappeler la jurisprudence de la Cour suprême consacrant la ségrégation raciale, comme dans l’arrêt Plessy v. Ferguson rendu en 1896.
Troisième question. Quelle a été la réaction de la pensée critique à cette situation ? Ce décalage entre proclamation et mise en application a été unanimement dénoncé par le monde colonisé. Les droits de l’homme n'étaient à ses yeux qu’un mensonge. La réalité était tout autre. Le monde non occidental reprend à son compte la critique occidentale des droits de l’homme : celle du marxisme, en premier lieu, évidemment. Mais pas seulement. Il fait feu de tout bois pour dénoncer aussi bien le caractère abstrait et anhistorique de la philosophie des droits de l’Homme que son caractère illusoire et mensonger, sur le plan pratique. La vérité est que dans les rapports entre nations, il n’est nulle question de droit, que ce soit au singulier ou au pluriel, mais toujours d’intérêts et de privilèges. Or, l’intérêt fait fi du droit ou, plus exactement, il peut se résorber dans une loi qui sert cet intérêt, comme, par exemple le statut de l’indigénat. Que de crimes ont été commis par l’effet de cette discrimination ! Ce constat ainsi que le recours à l’éthique qui en découle, avait déjà été traité dés 1777 dans la première édition de l’encyclopédie de Guillaume-Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans les deux Indes. Cette histoire coloniale en 19 livres, avec la contribution de Diderot, dressera un réquisitoire radical contre les méfaits du colonialisme, de l’esclavage et de la servitude. Il en ressort que le monde est gouverné par une idée sèche : droits de l’Homme pour nous, Européens, pas pour les autres. Cette idée révèle ce que l’abbé Raynal nomme « la métamorphose de l’Européen expatrié[16]». Toute l’histoire du colonialisme se résume par cette formule et toutes les révolutions nationales également, quand bien même elles ne seraient pas des révolutions pour les droits de l’Homme. L’universalité des droits de l’Homme à deux vitesses, une pour soi, une pour les autres, est donc une universalité qui se renie elle-même.
Les mouvements de libération nationale dans le monde ont été moralement justifiés par le désir de mettre fin à cette discrimination. Cette dernière, par ailleurs, ne concerne pas uniquement l’entreprise coloniale, mais s’étend évidemment à d’autres pratiques telles que le commerce des esclaves ou l’apartheid. A l’Occident qui prétend représenter et soutenir les droits de l’Homme, l’autre monde, soutient que les droits de l’Homme sont devenus une idéologie déconnectée du monde et que ceux qui s’en réclament n’ont aucune autorité morale pour revendiquer ou imposer leur respect par les autres.
L’idée générale qui anime la plupart des réactions du monde non occidental, qu’elles soient chinoise, asiatique, africaine, arabe ou islamique, c’est que les droits de l’Homme, d’extraction occidentale, ne peuvent être imposés aux sociétés émergentes, mais doivent être adaptés aux spécificités culturelles ou religieuses des sociétés nouvelles. Le premier effort est donc un effort de méthode. Il s’agit d’une « désobéissance épistémique », celle prônée par exemple par l’Argentin Walter Mignolo[17], dans la perspective de la décolonialité.
Cette analyse critique se retrouve dans les subaltern studies notamment ceux des Indiens Gayatri Spivak (autrice de Can the Subalterns Speak,1985[18]), Ranajit Guha et Dipesh Chakrabarty ; Ce dernier est l’auteur de : Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (2000). Dans cet ouvrage, il critique la prétention à l'universalité de la pensée européenne des droits de l'Homme, en montrant comment elle a exclu d'autres modes de pensée. Il propose de décentrer l’eurocentrisme et de recentrer la réflexion sur des conceptions des droits plus inclusives. Le point de vue critique d’origine asiatique est présenté par la suite dans un ouvrage collectif, paru en 2024, sous la direction de Sk Sagir Ali et Avijit Basak, Marginal Narratives and the Question of Human Rights in Asian Pacific Literature[19], ouvrage qui remet fondamentalement en cause l’universalité aussi bien de la philosophie que du droit international des droits de l’Homme. L’idée générale qui sous-tend le livre dévoile les soubassements colonialistes de la codification internationale visant à protéger les droits de l'Homme. Le caractère essentiel et essentialisé de l'eurocentrisme d'une telle codification est un fait établi[20]. La genèse du droit international coïncide avec la formation de l’ordre public européen (Traités de Westphalie, 1648 et formation du « droit international général ») puis par l'expansion du colonialisme européen en Amérique latine (Le traité de Tordesillas, 1494), au Moyen-Orient (Les Capitulations), en Afrique (La conférence de Berlin, 1884-1885) et en Asie (Protectorats et colonies).
La critique africaine de la conception occidentale des droits de l’Homme va dans le même sens, avec les mêmes nuances. Il ne s’agit pas d’un rejet systématique de la conception occidentale, mais de tentatives diverses de dialogue, de fructification, d’enrichissement réciproque entre cette dernière et les modes de pensée historiques, les traditions ou les philosophies nationales. C’est ce qui ressort des travaux de Bonny Ibhawoh[21], notamment, Human Rights in Africa et Imperialism and Human Rights[22]. Ainsi, Kwasi Wiredu, dans Cultural Universals and Particulars: An African Perspective (1996) défend une conception africaine des droits fondée sur le consensus communautaire plutôt que l'individualisme. Il en est de même de Achille Mbembe, dans sa Critique de la raison nègre (2013) et de Théophile Obenga, dans L’Afrique dans la philosophie (2005). Le Kenyan Makau Mutua critique également l'universalisme occidental des droits de l'Homme, en tant que moyen de domination culturelle et politique. Il propose une approche multiculturelle, prenant en considération les traditions nationales et locales.
Nous allons nous arrêter un instant sur la réaction islamique. Elle varie entre le concordisme et le rejet radical du système occidental des droits de l’Homme. Pour les islamistes extrêmes, les droits de l’Homme font partie de la colonisation culturelle, ghazw fikrî[23] et se trouvent frontalement en opposition avec le système islamique, en tant que vision générale de l’existence fondée sur la soumission inconditionnelle de l’homme à lavolonté divine, et sur l’unité de la vie dans toutes ses dimensions, religieuse, sociale, politique, économique, juridique et morale. Le modèle de ce contre-discours des droits de l’Homme est représenté par un spectre de penseurs qui va de Mawdûdî à Taqi Al-dîn Al-Nabhânî[24]. Pour cet auteur, l’État démocratique est totalement étranger à la conception islamique globale du pouvoir et de la société. Il a été imposé par le colonialisme et a conquis les esprits des musulmans, en les occidentalisant, par un phénomène d’aliénationaboutissant au suicide moral des peuples. Les droits de l’Homme à l’occidentale, ont eu pour résultats une dégradation morale généralisée de la société provoquée par l’exploitation capitaliste, l’injustice sociale, la manipulation de l’opinion, la corruption de l’État et des partis politiques, l’immoralisme des mœurs et des lois. Ce contre discours des droits de l’Homme, dans sa radicalité la plus extrême, finira par accoucher de la violence terroriste, soutenue par une haine farouche de la civilisation occidentale et de ses propres violences et injustices, mais également par une haine, encore plus farouche de l’aliénation culturelle des élites nationales occidentalisées.
D’autres auteurs musulmans, comme Mohamed Mahmoud Taha, dans le Deuxième message de l’Islam (1967), soutiennent que la charia islamique, convenablement interprétée, retrouve aussi bien les présupposés que la substance même de la philosophie des droits de l’Homme occidentale. Pour cela, Taha distingue entre les versets coraniques révélés à La Mecque qui constituent le "premier message de l’Islam", humaniste et universel, dans lequel la législation positive est inexistante et ceux révélés à Médine, qui ont un caractère législatif, politique et social. Abdullahi Ahmed An-Na'im, qui par ailleurs est l’auteur d’un ouvrage intitulé « Decolonizing Human Rights (2021) »[25], a traduit en anglais ce texte fondamental de Taha, ce qui lui a donné une notoriété internationale. L’originalité de Na’im qui est de formation Juridique moderne, est d’avoir placé les idées de Taha au niveau du droit international et d’avoir discuté la compatibilité de l’islam avec les principes de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et des pactes internationaux, notamment le Pacte sur les droits civils et politiques[26]. Pour Na’im la mise en application du système actuel des droits de l’Homme qui est un système stato-centrique, euro-centrique et néo-colonial est une illusion, un mythe, un mirage sans effectivité, par son concept, son contenu et son contexte, ses mensonges, ses contradictions et ses échecs. Ce mythe ne pourrait être dépassé que par une mobilisation politique générale et une réforme culturelle d’envergure, notamment à l’intérieur de la civilisation islamique, réforme culturelle qui pourrait redonner aux droits de l’Homme leur authenticité, c’est-à-dire leur véritable dimension collective et universelle.
Le problème, c’est que la critique non occidentale des droits de l’homme et les révolutions nationales qui ont libéré les Etats nouveaux de l’emprise de la domination occidentale, n’ont produit aucune véritable libération, garantissant la justice sociale, les droits légitimes des individus à la vie, à l’intégrité physique, à la liberté de conscience, et à la liberté politique. A de rares exceptions, ils n’ont accouché que de régimes autoritaires de partis uniques, de dictatures parfois grotesques, de régimes répressifs et tortionnaires, de régimes militaires, de coups d’Etats et de changements anticonstitutionnels de gouvernement, de pouvoirs corrompus ou de gouvernements populistes démagogiques et chaotiques, pratiquant le discours de haine antiélitiste et la division creuse et sans lendemain du corps social.
Mais le véritable déclin des droits de l’Homme est venu avec la situation de Gaza, à partir de la réponse disproportionnée d’Israël aux attaques du Hamas, le 7 octobre 2023.
Pour l’opinion arabe et musulmane quasiment unanime et pour une large partie de l’opinion mondiale, Gaza a enterré les droits de l’Homme. Quand on en parle, on reçoit en retour un ricanement qui ne vise pas d’ailleurs exclusivement l’État israélien, mais l’ensemble du monde occidental. Malgré les ordonnances rendues le 21 novembre 2024 par la Chambre préliminaire de la Cour pénale internationale, malgré les avis et décisions de la Cour internationale de justice, notamment les ordonnances du 26 janvier 2024, du 28 mars 2024 et du 24 mai 2024, malgré les dénonciations du Secrétaire général des Nations unies et de certains Etats, y compris d’ailleurs certains Etats occidentaux, le massacre et le génocide se sont accomplis. En un mot, après Gaza, plus de foi en les droits de l’Homme.
Mais ce n’est pas ici que je mettrai le point final à mon exposé. Si je le faisais, j’accepterais de limiter ma réflexion à l’actualité et le temps court. Il faut donc aller plus loin. Ce sera ma conclusion.
Conclusion. L’analyse que je viens de présenter sur le déclin des droits de l’homme ne constitue pas une analyse philosophique. Sur le plan philosophique en effet, nous pouvons démontrer que le déclin des droits de l’Homme est un phénomène historique, soumis aux sacs et ressacs de l’histoire. Nous observons en effet que la demande de liberté et d’égalité émerge en concomitance avec les plus grandes souffrances, comme l’affirme la Charte de San Francisco. C’est au fond du gouffre que l’homme se ressaisit, que la pensée se rajeunit et que la justice reprend ses droits. Le dépérissement, la caducité, l’obsolescence sont des figures apparentes et provisoires de l’histoire. L’histoire, dans sa profondeur, est animée par l’éthique de l’indignation. Je n’en veux pour témoignage, pour revenir à Gaza et aux Palestiniens, que le cri d’indignation de la conscience juive elle-même. Georges Didi Huberman écrit : «… La situation de Gaza… constitue, de fait, l’insulte suprême que l’actuel gouvernement de l’Etat juif inflige à ce qui devrait demeurer son propre fondement anthropologique, moral et religieux. … [27]» Je n'ai pas besoin de dresser la liste complète des ONG, comme B’tselem ou Peace Now (Shalom Akhshav) ou des personnalités éminentes, comme Omer Bartov, Amos Goldberg, Ilan Pappé (qui n’hésite pas à qualifier les représailles israéliennes sur Gaza de génocide)[28], David Grossman, Shlomo Sand, Gidéon Lévy, Daniel Blatman, Orit Kamir, représentatives de la conscience juive, qui se mettent du côté de la justice, pour les futurs redressements.
Les droits de l’Homme et la démocratie, malgré la crise réelle qu’ils connaissent aujourd’hui avec l’expansion du populisme et le retour de la dictature, la remise en cause de l’ordre international onusien, resteront le refuge éternel du juste. Pour quelle raison ? Parce que les droits de l’Homme n’appartiennent à personne, qu’ils demeureront toujours le refuge ultime contre la souffrance, que, contrairement à ce que pense Samuel Moyn, ils sont aussi anciens que l’histoire, sauf qu’il faut aller les rechercher dans les dédales et les sinuosités du réel pour les découvrir à travers les soulèvements, les révoltes et les révolutions dans le monde, depuis les plus hautes antiquités. On les voit s’exprimer autrement qu’avec le langage des droits de l’Homme moderne. Mais ils existent, de toute éternité, parce qu’ils sont le refuge éternel contre le mal, le mal civil et politique.
[1] Cicéron, La République, Livre III, Trad. Villemain, Ed. Didier et Cie, 1878, p.185.
[2] Déclaration qui se réfère expressément à la loi de nature et à la raison.
[3] Article premier de la Déclaration des droits de Virginie du 12 juin 1776.
I. “That all men are by nature equally free and independent, and have certain inherent rights, of which, when they enter into a state of society, they cannot, by any compact, deprive or divest their posterity”.
[5] Traduit de l'allemand par Christophe David, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Editions Ivrea, Paris, 2002.
[6] Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée. Traduit de l'anglais par Monique WITTIG et l'auteur.
[7] The Last Utopia: Human Rights in History, Harvard University Press, Belknap Press (2010). Not Enough: Human Rights in an Unequal World, Harvard University Press, Belknap Press (2018)
[8] Jolyon Ford, Human rights and populism, Rouledge, London, 2024.
[9] Gerald Neuman (ed.) Human Rights in a Time of Populism (Cambridge University Press, 2020).
[10] Spin dictators : le nouveau visage de la tyrannie au XXIe siècle, Payot et Rivages, 2023.
[11] Les ingénieurs du chaos, J.C. Lattès, 2024.
[12] Hatem Mrad, Naissance d’une démocrature, Tunis, Editions Santillana, 2024.
[13] Hatem Nafti, Notre ami Kais Saied, essai sur la démocrature tunisienne, Paris Editions Riveneuve, 2024.
[14] La démocratie dans tous ses états, Revue Tunisienne de Science Politique, n°14, Sem.2/2025.
[15] Arnaud Coutan, « Dred Scott v. Sanford, quand la Cour suprême consacrait l’esclavage », Revue Française de Droit Constitutionnel, 2015/1, n° 101, p.42.
[16] Guillaume -Thomas Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans les deux Indes.Tome III, Livre dixième, Genève, Ed. Jean-léonard Pellet, 1780, p.2. Source Gallica, BNF.
[17] Walter D. Mignolo, Habiter la frontière, la désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Peter Lang, Bruxelles, 2015.
[18] Sur l’analyse de l’essai de Gayatri Chakravorty Spivac, Can the Subalterns Speak,voir, Rosalind C. Moriss (Ed.), Can the Subaltern Speak? Reflections on the History of an Idea, Columbia University Press, 2010.
[19] Sk Sagir Ali and Avijit Basak (dir), Marginal Narratives and the Question of Human Rights in Asian Pacific Literature, Springer Nature Singapore, 2024.
[20] Op.cit., p. 3.
[21] Bonny Ibhawoh. Imperialism and Human Rights: Colonial Discourses of Rights and Liberties in African History. State University of New York Press, 2007.
[22] Human Rights in Africa, Cambridge University Press, 2018.
[23] Youssef Shanâ‘a, Fî muwâjahati al Ghazw al Fikrî, A-Dîmuqrâtiyya wal islâm, Contre l’invasion de la pensée, La démocratie et l’Islam. http://www.al-waie.org/archives/article/10636
[24] Palestinien né en 1909, Ses idées sont exposées dans deux ouvrages. L’État Islamique, a-Dawlah al Islâmiyya (1953), et L’Ordre de l’Islam, Nidhâm al-Islâm (1953).
[25] Abdullahi Ahmad An-Na’im, Decolonizing Human Rights, Cambridge University Press, 2021.
[26] Abdullahi Ahmed an-Na’im, Toward an Islamic Reformation. Civil liberties, Human Rights and International law, préface de John Voll, New-York, Syracuse University Press, 1990.
[27] Le Monde, Tribune, 3 juin 2025.
[28] Ilan Pappé, Médiapart, 6 juin 2025. Auteur de Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008.
Daniel Blatman et Amos Goldberg, Haartez, jeudi 30 janvier 2025 (Traduction DeepL) https://www.haaretz.com/israel-news/2025-01-30/ty-article-magazine/.highlight/theres-no-auschwitz-in-gaza-but-its-still-genocide/00000194-b8af-dee1-a5dc-fcff384b0000